30.01.2009
Fake de Giulio Minghini
Fake (faux, maquillé,truqué,falsifié), un premier roman (peut-être autobiographique, peu importe !) doté d'une belle écriture radicale. Une lecture d'un bout à l'autre soutenue par le regard vif, acéré, sans concession du narrateur, jeune homme inconsolé depuis que sa fiancée Judith l'a quitté après 3 ans de vie commune. Pour fuir le chagrin de la rupture, il s'embarque dans un voyage sur le web via des sites de rencontres sexuelles. Coup de projecteur sur un mode de vie adopté par des gens de toutes sortes, définis par le terme générique de"bobo", tous âges confondus. Critique d'un réseau social politiquement correct, qui, las de solitudes, vend son âme au diable grâce au mensonge, à la falsification, au trucage de sa propre identité. Car, sur ces lieux très fréquentés de nuit comme de jour du web, l'auteur de Fake révèle au lecteur comment on ne peut rencontrer personne puisque toutes les identités sont maquillées.
En tant qu'éditrice, nombre de manuscrits me sont envoyés à lire depuis des années, écrits par des hommes, qui racontent leurs tribulations sur meetic.com et autres sites. C'est la première fois en lisant Fake, que je découvre un vrai livre sur ce sujet, un vrai écrivain, une vraie écriture.
Le sujet est "hard". On peut basculer à tout moment dans le vulgaire, le répugnant, mais aussi et surtout dans le vide. Ça pourrait donner une sorte de vertige au lecteur et finir par l'ennuyer. Heureusement ça n'a pas lieu.
La force du texte Fake, c'est que l'auteur demeure toujours à distance de son personnage, il veille à l'incarner au sens le plus vrai du terme. Le narrateur est un homme qui pense. Il aime la littérature. Il lit et traduit un texte de René Crevel. Qui connaît Crevel ? Qui lit Crevel aujourd'hui ? Il critique les bobos, ceux qui se font passer pour des artistes alors qu'ils sont des fonctionnaires ou vivent de RMI et autres allocations. Il critique ces nouveaux libertins, mais aussi les responsables des sites de rencontres, les fameux modérateurs chargés de surveiller à la sauvegarde des bonnes mœurs... "L'enfer moderne a la forme d'un site de rencontre" écrit-il page 82.
Mais à lire de près, Fake, c'est aussi et surtout une remarquable et terrible critique du comportement des femmes seules. Les femmes sont partout dans ce petit livre, à chaque page, il y a un nouveau prénom, une nouvelle silhouette, une nouvelle nuit de sexe... pas beaucoup d'hommes, dans cette histoire ! Notre héros est seul.
Seul face aux femmes.
" La plupart du temps, la fille en face de moi m'explique qu'elle est là par simple curiosité, qu'elle ne sait pas précisément ce qu'elle souhaite, qu'elle verra bien au fil des rencontres. Ce flou annoncé me permet de profiter de la situation, et en particulier avec les femmes - qui sont légion - sortant d'une histoire longue, compliquée, presque toujours très douloureuse. Et qui "ne savent pas où elles en sont". (...) Quand, lors d'une première rencontre, on me trouve "trop sensible" je comprends que c'est mal barré pour la suite."
Fake c'est un petit livre qui se lit rapidement, qui déborde de rencontres sans amour, où l'auteur comme un photographe, donne à voir. Alors, le lecteur rentre dans la vie intime des ces personnages féminins, en manque de sexe, avec des enfants ou sans enfants, mais toujours sans homme, voire en rupture d'un précédent. Seule Judith, l'ex-fiancée, se pose comme une vraie femme. Elle aussi souffre de la rupture. Elle reste à distance du désordre amoureux de son ex-compagnon mais tente le dialogue dans le réel et non dans le virtuel. Chaque moment partagé met en lumière la distance qui s'est opérée entre l'un et l'autre : lui est dans le passé, elle dans l'avenir. Comment bâtir l'amour sans un projet à mettre en œuvre ensemble ? Lui, le narrateur exprime un comportement d'autiste.
Fake, c'est un petit livre qui montre comment les femmes consomment des hommes : un, puis un, puis un, etc. C'est une succession de scènes névrotiques qui se déroulent dans Paris entre la rive droite et la rive gauche, entre Montmartre et le Quartier latin. La répétition est excessive par le jeu de l'écriture et celui de la fiction narrative. Le narrateur est scotché devant son écran plat, une sorte de "mur de lamentations" dit l'auteur, avec une allusion évidente à ce mur du réseau Facebook sur lequel les "amis" s'écrivent. Il est intoxiqué par l'abondance de rencontres sans consistance. Et plus il croise des corps, plus s'aggrave le chagrin de l'homme seul.
Mais c'est un livre qui réconforte aussi. C'est si joliment écrit. Enfin un écrivain qui refuse le ton consensuel et le regard de connivence ! En terminant le livre, on n'a qu'un désir : dire "je t'aime" à celui ou celle qu'on aime.
Fake / de Giulio Minghini - Editions Allia - 9 euros.
21:29 Publié dans Lectures critiques | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : fake, minghini, amour, rencontres, femmes, giulio minghini, livres
28.01.2009
Le blanc autour du texte
La mise en pages d'un texte est une sorte de mise en scène des mots, des phrase, des paragraphes dans la page. Elle a pour objectif principal d'aider le lecteur à entrer dans le texte, à mieux l'apprivoiser, à mieux le comprendre. Et pour cela, il y a des outils : le choix typographique, le format de l'ouvrage, l'interlignage, les marges. Si on réfléchit à cette mise en scène des mots, on découvre à quel point la part du blanc, généreuse et calibrée, favorise l'émergence du sens dans le texte.
Il faut du blanc autour du texte. Souvent même il faut beaucoup de blanc. Une large part de blanc.
Le blanc n'est pas le vide. Le blanc est comme l'ombre. Il est le mystère de ce qui est. Il y a une sorte de magie qui habite le blanc autour du texte écrit.
Nombre d'auteurs, souvent des poètes, pensent à tort qu'un espace blanc entre les paragraphes, offre, "une respiration", disent-ils.
J'ai connu des auteurs qui m'ont fait souffrir en réclamant, comme un caprice, des sauts de ligne ici et là.
Quand il s'agit d'un texte, d'une écriture, le mot "respiration" ressemble à une torture.
Que veut dire "respirer" pour l'auteur ? On aimerait qu'il nous dise... Cette "respiration" que réclame l'auteur, n'est-elle pas là pour juste apaiser les inquiétudes de l'auteur ? Pourquoi l'auteur veut-il aider le texte à "respirer" ? à moins qu'il veuille aider le lecteur à respirer... ce qui est pire.
Tout cela est du bavardage.
Seul, l'éditeur sait que le blanc autour du texte donne force à l'écriture.
Pour faire un livre, il faut penser au blanc autour du texte et non pas au blanc à l'intérieur du texte. L'alinéa justifie par sa seule existence, le temps de pause, le passage d'une idée à une autre, d'une scène à une autre. Le chapitre remplit également cette fonction : passer d'un sujet à un autre.
On oublie l'impact du blanc, aujourd'hui, dans ce monde tout en images colorées.
Le typographe Massin nous enseigné la valeur du blanc. Il nous l'enseigne encore d'ailleurs. Et le plus bel exemple, dans sa production foisonnante, c'est son concept de couverture de la Collection Folio, chez Gallimard où le blanc exprime son éclat particulier.
La célébration du "blanc autour" : une mise en scène du sens, des sens et des désirs.
11:26 Publié dans écriture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : livre, écriture, poésie, poème, littérature, typographie, graphisme
21.01.2009
L'éditeur Robert Morel
L'éditeur français Robert Morel (1922-1990) a invoqué le rôle nécessaire de "passeur" de textes, alors qu'il exerçait, avec un culot extraordinaire, la profession d'éditeur de livres ordinaires et de livres singuliers, ces derniers que certains nomment aujourd'hui à tort des livres-objets, ce qui est faux puisque les tirages de ces livres-là aux couvertures savantes, richement sculptées par le talent prodigieux de sa compagne Odette Ducarre, variaient entre 1000 et 5000 exemplaires (un livre-objet est imprimé à quelques exemplaires, seulement), voire plus quand le livre se vendait bien... Les livres de Robert Morel éditeur avaient ceci de remarquable, c'est qu'on les remarquait sur l'étal du libraire par leur couverture colorée, la qualité de leur reliure (cahiers cousus au fil avec emboîtage cartonnée et toilée), le choix de la typographie, l'achevé d'imprimer toujours rédigé avec soin, etc; Si bien qu'aujourd'hui les livres de Robert Morel sont devenus des trésors de bibliophilie que les collectionneurs achètent pour leur facture et non pour leur contenu.
Robert Morel, écrivain, journaliste, poète, aimait les écrivains, les poètes, la littérature, les philosophes, les moines, les artistes, les créateurs. Il aimait la pensée, les idées, les projets, les livres. Il lisait la Bible, il aimait Dieu, il traduisait l'hébreu.
Comme Robert Morel éditeur, ils ont été quelques-uns au XXe siècle à animer des maisons d'édition originales, comme Simon Kra, Albert Skira, Pierre-André Benoît (PAB) et d'autres, au nom d'une relation privilégiée entre l'auteur et l'éditeur. L'éditeur alors créait une maison d'édition afin de pouvoir publier les textes de ses amis... L'écrivain était un véritable ami pour l'éditeur et inversement ; il était l'ami de l'éditeur, l'ami qui fréquentait la maison de l'éditeur, l'ami qui entrait dans la famille de l'éditeur, l'ami qui écrivait tous les jours ou presque, à l'éditeur, l'ami qui passait ses vacances dans la résidence d'été de l'éditeur... L'éditeur avait alors un visage, une personnalité, une sensibilité. Il aimait l'écrivain dont il publiait les manuscrits. Entre l'un et l'autre se développait une relation affectueuse, à l'image d'une relation père-fils.
Robert Morel éditeur a publié plus de 600 livres entre 1955 et 1974. Il a construit un catalogue d'auteurs, avec des titres de collections comme les Saints de tous les jours, les Célébrations, La Cuisine rustique, La Collection blanche, dont seulement quelques œuvres demeurent mémorables. Il y a eu des coups de génie comme les O imaginée par Odette Ducarre, qui pourrait bien encore en 2009 représenter un produit d'édition d'une très grande modernité. Le catalogue a forcément vieilli, les œuvres et les auteurs aujourd'hui oubliés. C'est là une loi du temps, le jugement est sans appel. Mais le catalogue n'en reflète pas moins le dynamisme d'une vie intellectuelle de l'après-guerre. Ce catalogue est un éloquent témoignage, pour l'historien du Livre.
On remarquera aujourd'hui, entre autres, le nombre très peu important de femmes parmi les auteurs publiés par Robert Morel. Et parmi les quelques femmes, un nom domine, celui de Mireille Sorgues. Robert Morel a donné la parole à Mireille Sorgues en publiant L'Amant, (aujourd'hui disponible dans l'édition Le Livre de poche, 222 pages, 4,40 euros).
Ce fut probablement l'aventure éditoriale la plus troublante que vécut Robert Morel.
Cette jeune femme, à peine sortie de l'adolescence, lui avait envoyé par la Poste un manuscrit. Mireille Sorgues se recommandait alors de François Solesmes, un enseignant bien plus âgé qu'elle, un auteur figurant dans le catalogue des éditions Robert Morel, un ami lui-même de l'éditeur ; ce même François Solesmes avait été l'amant... S'ensuit une longue correspondance entre Mireille Sorgues et l'éditeur, avant de prendre la décision de faire un livre, puis pendant le temps de la préparation du livre, les lectures d'épreuves, etc. L'éditeur devint le confident de Mireille Sorgues qui jamais ne le rencontra physiquement, jusqu'à ce jour où âgée de 23 ans, elle se jettera d'un train, près de Nimes. L'Amant paraîtra quelques semaines plus tard.
Le passé est tu. Aujourd'hui, dans l'édition de Livre de Poche de l'Amant, on ne fait plus véritablement référence au premier éditeur de Mireille Sorgues. Et pourtant, ce seul livre qui s'intitule L'Amant doit toute son existence à cette seule relation étroite, littéraire, confidentielle, intime, secrète entre l'écrivain et l'éditeur.
De nos jours, l'amitié entre l'éditeur et l'écrivain s'est transformée en relation professionnelle. Voilà que la littérature est entrée dans le "marché". Un auteur est reconnu pour le nombre d'exemplaires que son éditeur vend. Rares sont les écrivains contemporains qui signalent une relation étroite avec leur éditeur. Les maisons d'éditions sont devenues si vastes, si anonymes que l'amitié entre les uns et les autres paraîtraient déplacées, car "non professionnelles".
Au XXe siècle il y eut des trésors de livres qui furent publiés simplement au nom d'une émotion.
Aujourd'hui, nul ne connaît l'œuvre de l'éditeur Robert Morel. On ne l'enseigne pas dans les cursus de formations universitaires d'édition aux futurs professionnels de ce secteur.
Seuls demeurent des témoins (ceux qui ne sont pas encore morts !) : ceux qui furent ses amis, ceux qui vinrent lui rendre visite dans sa maison du Jas-du-Revest-Saint-Martin à Forcalquier, ceux qui le croisèrent à Francfort à la Foire internationale du livre, ceux qui lui envoyèrent un manuscrit et qui reçurent une si jolie lettre écrite à la main ou à la machine à écrire pour expliquer que ce texte ne serait pas publié par lui...
Je suis devenue éditrice de livres après lui avoir écrit pendant 10 ans dès l'âge de 14 ans, après l'avoir rencontré alors que les éditions Robert Morel venaient de subir une liquidation judiciaire dont il ne se remettra jamais, après avoir écouté son expérience qu'il me transmit comme un enseignement de vie.
PS : Vous pouvez découvrir les lettres que Robert Morel adressait à ses clients, ses amis. Cliquez ici.
13:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : édition, livre, robert morel, odette ducarre, morel éditeur, littérature, le livre des soupes, livres rares
08.01.2009
Lire et relire Maurice Blanchot
La collection "Compagnie de Maurice Blanchot" créée au sein des éditions Complicités vient de publier son dernier titre : Maurice Blanchot, de proche en proche.
J'ai assuré la direction éditoriale de cet ouvrage, la mise en pages en collaboration avec une correctrice jusqu'au suivi de fabrication. L'ouvrage a été imprimé en numérique, donc en stock réduit.
Il s'agit d'un ouvrage collectif. Chaque chapitre est rédigé par un auteur différent, avec le style qui lui est propre et autres singularités faisant partie de la personnalité de l'auteur.
C'est à l'éditeur de signifier l'harmonie dans un projet qui au départ n'en requiert aucune. Une charte graphique existe pour cette collection. mais cela ne suffit. Éditer un ouvrage collectif, à caractère universitaire nécessite une organisation parfaite.
Pour la couverture, il fallait dénicher un visuel pictural, c'est un principe dans cette collection. Chaque couverture est enrichie par une œuvre d'art. Il fallait que l'oeuvre soit également non pas une paraphrase du contenu, mais une figuration du contenu. J'avais repéré ce tableau de Geneviève Gossot dans une exposition. L'artiste m'a cédé les droits de reproduction.
Cet ouvrage est vendu sur le site des éditions Complicités et dans toutes les bonnes librairies.
ISBN : 2351200071. Prix public : 22 euros
11:08 Publié dans Lectures critiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : maurice blanchot, blanchot, eric hoppenot, de proche en proche, geneviève gossot, amis de blanchot, littérature
03.01.2009
Niama-Niama ou le secret des arbres
Aujourd'hui c'est un livre, il y a quelques mois encore c'était seulement une pièce de théâtre. L'idée a été proposée par Bruno Thircuir, metteur en scène de la Compagnie La Fabrique des Petites Utopies à Grenoble. Il est l'auteur du texte. C'est en travaillant avec la graph
iste et illustratrice Clara Chambon que ce projet de livre est né.
Du théâtre au livre, il n'y a qu'un pas. Bruno Thircuir est un ami. Les éditions Complicités ont tout naturellement accueilli favorablement le projet.
Nous avons travaillé ensemble sur le texte. Nous l'avons lu et relu. Lire sur scène et lire un livre : deux expériences totalement différentes. En complicité avec Clara Chambon, j'ai joué le "regard extérieur". Avec délicatesse, afin de permettre à chaque sensibilité de s'exprimer. Mon rôle d'éditrice était particulier : rappeler la présence invisible du lecteur. le lecteur n'est pas un spectateur.
Le résultat : c'est un ouvrage qu'on achète pour les enfants après avoir vu le spectacle.
C'est un album haut en couleur avec un graphisme original qu'on a aussi envie de garder pour soi. Le texte est d'une belle intensité poétique.
Il célèbre la paix à l'heure où le monde murmure la guerre.
Niama-Niama ou le secret des arbres
est disponible en librairies depuis début décembre 2008.
ISBN / 235120025X
Impression couleurs sur 38 pages
Prix public : 10 euros
13:42 Publié dans Création de livres | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : conte, littérature africaine, théâtre, bruno thircuir, la fabrique des petites utopies, afrique, conte africain

