29.07.2009

Marcel Conche et Brigitte Bardot : une conversation

32-1-170.jpgC'est une conversation étonnante, mais subtile. Une vraie fausse conversation. La rédaction du magazine Philosophie magazine a proposé un questionnaire par écrit à Brigitte Bardot. Ses réponses ont été lues et commentées par Marcel Conche (1922-), philosophe, connu pour ses travaux de recherche sur la métaphysique. Une note de la rédaction précise au lecteur que B. Bardot n'a pas répondu à toutes les questions.

A la question posée : "Y a-t-il quelque chose pour vous après la mort ?", elle répond : "Je n'en sais rien. Mais je redoute de retrouver dans un éventuel paradis toute cette humanité que je fuis depuis toujours. Par contre être entourée à jamais de mes quatre pattes, alors, là, oui, j'arrive en courant avec mes béquilles !"

Donner la parole à une ex-star du cinéma, dans le contexte de la philosophie, peut avoir été dicté par des raisons purement commerciales. Faire vendre, c'est aussi une nécessité pour un magazine de philo, tout public. On soulignera que la couverture du magazine ne fait pas sa une sur BB mais sur le corps. Le thème du dernier numéro explique aussi ce dialogue. A lire les réponses de l'un et les réponses de l'autre, on sent que la place du philosophe n'est pas aisée. On perçoit sa réserve ou sa prudence et puis soudain, l'atmosphère se fait plus légère, le philosophe donne l'impression de s'amuser et même d'avoir envie de rire. "Vous pratiquez l'amour du prochain", répond-t-il, "au sens évangélique. Toutefois vous allez au-delà de l'Evangile, car le "prochain", pour vous, c'est aussi l'animal. Y compris le moustique ?"... L'exercice ne devait pas être facile. Les réponses de BB n'inspirent pas forcément de grandes pensées. On s'intéresse à ce vieux philosophe. On aurait apprécié ne parler qu'avec lui, ou du moins n'écouter que lui, pour qu'il nous parle de Platon, de Spinozza, d'Epictète et de Métaphysique.

Philosophie Magazine, "L' âme et le corps". Mensuel n° 31 - Juillet-Août 2009 (à découvrir ce remarquable entretien avec Georges Steiner, l'Art de lire.)

Revue Regard, numéro 104 Juin 2009, "Marcel Conche et Emilie Borel". Prix 3 euros.

A commander à Marie Morel 01260 Le petit Abergement France

09.06.2009

Une chambre en Hollande de Pierre Bergounioux

250px-René_Descartes_i_samtal_med_Sveriges_drottning,_Kristina.jpgSeulement 57 pages. Mais 57 pages de bonheur littéraire. Une écriture serrée, minutieuse, élaborée. Et peu à peu, dans ces préliminaires empruntés à l'Histoire de l'Antiquité grecque, se dégage de loin puis de près le fantôme de René Descartes, jusqu'à le voir là bien vivant dans ce tableau émouvant, comme la chambre.

"Aux premiers jours de décembre 1628, Descartes quitte Paris. Il ne s'achemine pas directement vers sa destination. Il se retire à la campagne, on ne sait où, pour se préparer au régime philosophique qu'il observera jusqu'au bout. La base de ce régime, c'est l'absence au monde, l'extériorité sentie, voulue, à la vie. Il implique la solitude qu'on ressent au sein de la foule, au coeur des grandes villes, lorsuq'on est à l'étranger. N'importe quelle paroisse rurale française pour lui en donner un puissant avant-goût, l'aider à s'y accoutumer. Il lui faut aussi se faire à la froidure du lointain promontoire remparé de digues, cinglé de bourrasques de la mer du Nord ou noyé, quand le vent passe à l'est, du brouillard glacé de la plaine allemande. On n'a pas d'autres détails sur le sas où il s'enferme du début de l'Avent à la fin mars 1629." (page 44-45)

C'est un livre très calme, dense, riche, mais empli de la douceur de penser. On ne sait pas dans quel temps on se trouve, si c'est le présent ou le passé. On se laisse bercer par les images, par le rythme. Il y a les pans de biographie de Descartes, des moments de réflexions philosophiques, des paysages, des voyages. Il y a déjà en filigrane un parfum d'Europe qui se propage.

Ce livre est un bijou précieux.

Une chambre en Hollande, Pierre Bergounioux,

Verdier, 2009, 9.80 euros.

26.05.2009

Richard Millet, Corps en dessous

sexe011.jpgLe dernier livre de Richard Millet, intitulé La Confession négative publié chez Gallimard en 2009, se déroule dans un Liban en plein guerre.

L'oeuvre de Richard Millet est riche de plusieurs dizaines d'ouvrages. Parmi eux, de petits livrets au nombre de 5 chez l'éditeur prestigieux Fata Morgana. La lecture de celui-ci au titre rêveur, Corps en dessous, se compose de trois courts récits. Des histoires de femmes et des corps de femmes. Au delà de ces femmes, seules, jolies un jour sur deux pour l'une, à moitié laide pour l'autre, des femmes aux corps transformé par les maternités, c'est aussi l'homme qui est visé. L'homme devant la femme, l'homme au côté de la femme, et bien au-delà, ce qui est dénoncé c'est le couple absurde qui se crée un temps, comme une posture, l'un en dessous de l'autre, juste pour la satisfaction immédiate d'un désir. La trace si brûlante se révèle éternelle. Il y a un goût d'amertume, une sorte de désenchantement absolu dans cet accouplement des corps qui ignorent la passion de l'amour. Il y a un refus d'idéalisation de l'amour. Il y a des hommes veules, prétentieux et insignifiants qui alourdissent les corps des femmes en les fécondant. La poétique de Richard Millet se rapproche du désespoir, comme si le territoire de l'amour avait été tué dès la naissance par des secrets. "L'amour est, au contraire, une damnation." En fait, à lire l'écriture si bien ciselée de Richard Millet, on y découvre le corps meurtri de l'homme, celui qui souffre cruellement, atterré par l'accouplement. Et délaissant l'amour, la douceur, l'érotisme, cet homme-là part faire la guerre, les armes glissées dans son sac. Glissement progressif des désirs : la figure irréparable du meurtre. "N'est-ce pas l'insignifiance des hommes qu'elles viennent oublier, ici (...) les femmes et les filles, toutes les femmes, une fois saigné l'homme-loup ?"

Richard Millet, Corps en dessous, avec des dessins de Damien Daufresne, éditions Fata Morgana, 2007.

30.01.2009

Fake de Giulio Minghini

venus-carnac-blog.jpgFake (faux, maquillé,truqué,falsifié), un premier roman (peut-être autobiographique, peu importe !) doté d'une belle écriture radicale. Une lecture d'un bout à l'autre soutenue par le regard vif, acéré, sans concession du narrateur, jeune homme inconsolé depuis que sa fiancée Judith l'a quitté après 3 ans de vie commune. Pour fuir le chagrin de la rupture, il s'embarque dans un voyage sur le web via des sites de rencontres sexuelles. Coup de projecteur sur un mode de vie adopté par des gens de toutes sortes, définis par le terme générique de"bobo", tous âges confondus. Critique d'un réseau social politiquement correct, qui, las de solitudes, vend son âme au diable grâce au mensonge, à la falsification, au trucage de sa propre identité. Car, sur ces lieux très fréquentés de nuit comme de jour du web, l'auteur de Fake révèle au lecteur comment on ne peut rencontrer personne puisque toutes les identités sont maquillées.
En tant qu'éditrice, nombre de manuscrits me sont envoyés à lire depuis des années, écrits par des hommes, qui racontent leurs tribulations sur meetic.com et autres sites. C'est la première fois en lisant Fake, que je découvre un vrai livre sur ce sujet, un vrai écrivain, une vraie écriture.
Le sujet est "hard". On peut basculer à tout moment dans le vulgaire, le répugnant, mais aussi et surtout dans le vide. Ça pourrait donner une sorte de vertige au lecteur et finir par l'ennuyer. Heureusement ça n'a pas lieu.
La force du texte Fake, c'est que l'auteur demeure toujours à distance de son personnage, il veille à l'incarner au sens le plus vrai du terme. Le narrateur est un homme qui pense. Il aime la littérature. Il lit et traduit un texte de René Crevel. Qui connaît Crevel ? Qui lit Crevel aujourd'hui ? Il critique les bobos, ceux qui se font passer pour des artistes alors qu'ils sont des fonctionnaires ou vivent de RMI et autres allocations. Il critique ces nouveaux libertins, mais aussi les responsables des sites de rencontres, les fameux modérateurs chargés de surveiller à la sauvegarde des bonnes mœurs... "L'enfer moderne a la forme d'un site de rencontre" écrit-il page 82.
Mais à lire de près, Fake, c'est aussi et surtout une remarquable et terrible critique du comportement des femmes seules. Les femmes sont partout dans ce petit livre, à chaque page, il y a un nouveau prénom, une nouvelle silhouette, une nouvelle nuit de sexe... pas beaucoup d'hommes, dans cette histoire ! Notre héros est seul.
Seul face aux femmes.
" La plupart du temps, la fille en face de moi m'explique qu'elle est là par simple curiosité, qu'elle ne sait pas précisément ce qu'elle souhaite, qu'elle verra bien au fil des rencontres. Ce flou annoncé me permet de profiter de la situation, et en particulier avec les femmes - qui sont légion - sortant d'une histoire longue, compliquée, presque toujours très douloureuse. Et qui "ne savent pas où elles en sont". (...) Quand, lors d'une première rencontre, on me trouve "trop sensible" je comprends que c'est mal barré pour la suite."

Fake c'est un petit livre qui se lit rapidement, qui déborde de rencontres sans amour, où l'auteur comme un photographe, donne à voir. Alors, le lecteur rentre dans la vie intime des ces personnages féminins, en manque de sexe, avec des enfants ou sans enfants, mais toujours sans homme, voire en rupture d'un précédent. Seule Judith, l'ex-fiancée, se pose comme une vraie femme. Elle aussi souffre de la rupture. Elle reste à distance du désordre amoureux de son ex-compagnon mais tente le dialogue dans le réel et non dans le virtuel. Chaque moment partagé met en lumière la distance qui s'est opérée entre l'un et l'autre : lui est dans le passé, elle dans l'avenir. Comment bâtir l'amour sans un projet à mettre en œuvre ensemble ? Lui, le narrateur exprime un comportement d'autiste.
Fake, c'est un petit livre qui montre comment les femmes consomment des hommes : un, puis un, puis un, etc. C'est une succession de scènes névrotiques qui se déroulent dans Paris entre la rive droite et la rive gauche, entre Montmartre et le Quartier latin. La répétition est excessive par le jeu de l'écriture et celui de la fiction narrative. Le narrateur est scotché devant son écran plat, une sorte de "mur de lamentations" dit l'auteur, avec une allusion évidente à ce mur du réseau Facebook sur lequel les "amis" s'écrivent. Il est intoxiqué par l'abondance de rencontres sans consistance. Et plus il croise des corps, plus s'aggrave le chagrin de l'homme seul.
Mais c'est un livre qui réconforte aussi. C'est si joliment écrit. Enfin un écrivain qui refuse le ton consensuel et le regard de connivence ! En terminant le livre, on n'a qu'un désir : dire "je t'aime" à celui ou celle qu'on aime.

Fake / de Giulio Minghini - Editions Allia - 9 euros.

08.01.2009

Lire et relire Maurice Blanchot

couvblanchot proche1-1.jpgLa collection "Compagnie de Maurice Blanchot" créée au sein des éditions Complicités vient de publier son dernier titre : Maurice Blanchot, de proche en proche.
J'ai assuré la direction éditoriale de cet ouvrage, la mise en pages en collaboration avec une correctrice jusqu'au suivi de fabrication. L'ouvrage a été imprimé en numérique, donc en stock réduit.
Il s'agit d'un ouvrage collectif. Chaque chapitre est rédigé par un auteur différent, avec le style qui lui est propre et autres singularités faisant partie de la personnalité de l'auteur.
C'est à l'éditeur de signifier l'harmonie dans un projet qui au départ n'en requiert aucune. Une charte graphique existe pour cette collection. mais cela ne suffit. Éditer un ouvrage collectif, à caractère universitaire nécessite une organisation parfaite.
Pour la couverture, il fallait dénicher un visuel pictural, c'est un principe dans cette collection. Chaque couverture est enrichie par une œuvre d'art. Il fallait que l'oeuvre soit également non pas une paraphrase du contenu, mais une figuration du contenu. J'avais repéré ce tableau de Geneviève Gossot dans une exposition. L'artiste m'a cédé les droits de reproduction.

Cet ouvrage est vendu sur le site des éditions Complicités et dans toutes les bonnes librairies.
ISBN : 2351200071. Prix public : 22 euros

30.12.2008

Mort d'un jardinier de Lucien Suel

J'ignorais Lucien Suel. J'avais lu, il y a quelques semaines, un article sur cet ouvrage dans le Monde des Livres.
Je viens de refermer le livre sur ces dernières lignes "... tu as rejoint le plus grand nombre, tu es mort, le rouge-gorge s'envole, se pose sur le sureau, son chant liquide et mélancolique résonne à travers tout le jardin ; à un mètre de ton corps abandonné, la terre se soulève légèrement en un point précis, le sol se déforme, un monticule apparaît, une terre fine et noire qui monte en un cône gracieux et s'éboule doucement, là-dessous une taupe noire et lustrée pousse de toutes ses forces pour déblayer sa galerie, le vent caresse ton visage détendu, soulève quelques mèches de cheveux gris, sèche la dernière larme qui a coulé sur ton visage, une mouche noire se pose sur le dos de ta main, arpente tes phalanges ridées, s'attarde sur ton alliance en or ; le dernier glaïeul de la saison se courbe lentement vers le sol, seule, accrochée à la hampe une ultime fleur rouge brille encore dans le soleil revenu ; une colonne de fourmis noires escalade ta bottine droite, passe sur la boucle du lacet, s'allonge au bord de la chaussette et pénètre sous la jambe de ton pantalon entre les poils du mollet ; un couple d'énormes pigeons ramiers s'abat dans le jardin et entreprend de visiter les derniers vestiges du parc de petits pois, une graine de pissenlit suspendue à son petit parachute s'est accrochée à l'entrée d'une de tes narines, de l'autre côté du grillage un lapin grignote un pied de luzerne sauvage, une noix dégringole du noyer et tombe dans l'herbe, les branches de l'érable champêtre grincent en se frottant l'une à l'autre : ton chat escalade souplement la barrière, saute dans l'allée et s'approche de ton corps gisant entre les bûches, le lapin détale, les pigeons s'envolent lourdement en faisant claquer leurs ailes, le rouge-gorge se tait, le chat noir se frotte contre ta veste en miaulant, on entend le bruit d'un moteur, une voiture qui s'arrête, une portière qui claque, une vache qui meugle, le chien des voisins qui aboie, puis quelques minutes plus tard, une voix qui t'appelle encore et encore, une voix qui crie ton nom à l'entrée du jardin."

Ainsi, filent les 170 pages de ce livre. Un monologue avec soi-même, transformé par la magie du style en un dialogue entre un narrateur JE, jamais prononcé, mais omniprésent du fait d'un TU, lui-même étant l'autre personnage, miroir du narrateur. Celui qui incarne le TU, identique à celui qui incarne le narrateur, est au travail, le métier de jardinier, dans l'espace clos du jardin. Tout aurait pu continuer ainsi paisiblement si soudain, un accident cardiaque n'allait pas chambouler la vie du jardinier solitaire. De l'espace clos du jardin, voilà que le lecteur pénètre dans un autre espace clos, celui de la mémoire du jardinier. Moult images, moult souvenirs, évoqués en courtes propositions, contigües les unes aux autres, simplement séparées par une virgule ou un point virgule avant que le point ne ferme définitivement la phrase.
La ponctuation est un régal : l'art de placer idéalement la virgule. Écrit au présent de l'indicatif, cet usage du temps confère une sorte d'éternité au TU qui va finir par mourir, et au-delà de la mort, va poursuivre ce monologue avec lui-même, séparé à tout jamais de ceux qu'il a aimés. Ce Tu est là, debout, assis, couché, gisant, vivant, mort, éternellement là. Il n'attend rien. Il est.

C'est la lecture la plus singulière de l'année. Une lecture pas comme toutes les autres qui réconcilie le lecteur à l'art de la fiction.

Mort d'un jardinier de Lucien Suel, roman, Éditions de la Table ronde, ISBN 978-2-7103-3092-9, prix public : 17 euros.