05.04.2009

La littérature érotique

primat_633_t.jpgLes collections de textes érotiques sont en nombre réduit. Elles manquent totalement de créativité. Quelques initiatives émergent ici et là dans le domaine français, qui correspondent davantage à une opération commerciale.

Nombreux sont les auteurs qui présentent des textes de fiction, aux maisons d'édition, plus ou moins érotisés. En aucun cas on ne peut dire que ce type de littérature contemporaine a des liens avec la littérature érotique. Mais lire un "manuscrit érotique", c'est forcément s''interroger sur les frontières possibles entre littérature érotique et littérature pornographique.

Au plan marketing, on dit que l'édition de textes érotiques se porte bien. Même les Éditions du Seuil récemment ont lancé une collection "rose" pour tenter de séduire un lectorat. On ignore si à ce jour les résultats des ventes satisfont les prévisions de marché.
Les femmes écrivent de belles pages de littérature érotique. Avec beaucoup d'imagination sensuelle. Avec finesse et intelligence. L'histoire érotique met en scène des rencontres amoureuses ou libertines qui tranchent radicalement avec les nombreux textes d'auto fiction, que les éditeurs reçoivent, traitant d'un sujet très ordinaire, celui de l'amour perdu, l'amour malheureux, le couple déchiré. Les femmes, mieux que les hommes, savent traduire le désir, la séduction, mais aussi savent, au gré de leur imagination, mettre en scène des postures licencieuses.
Les hommes, plus pudiques, maitrisent moins bien ce genre d'écriture. Et curieusement nos célèbres auteurs de littérature érotique française sont principalement des hommes. C'est un paradoxe.
Il m'arrive de ré-écrire des textes érotiques écrits par des hommes.
A la demande de ces derniers, je remets en forme, je reprends, je corrige, je réajuste, toujours en accord avec l'auteur. Lorsque le travail est achevé, l'auteur, la plupart du temps, se rend compte qu'en effet une femme a su traduire avec davantage de qualités, ce terrain particulier des émotions intimes, tout en respectant le point de vue de l'auteur masculin.
Mais cela dit, comment décider de la valeur de tel ou tel texte érotique ? Le texte érotique n'a de valeur qu'à partir du moment où il entre dans l'espace du fantasme. Beaucoup de textes érotiques médiocres commentent ou racontent des scènes vécues ou imaginées, mais sans accorder une place privilégiée au fantasme.
Récemment, j'ai lu un texte érotique d'André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) que je n'avais jamais lu : L'Anglais décrit dans le château fermé (Coll. L'Imaginaire, Gallimard). Ce texte d'influence sado-masochiste est uniquement composé de scènes de tortures, mise en scène par un personnage monstrueux, Monsieur de Montcul, qui accueille le temps d'un week-end le narrateur, curieux et libertin, dans son château de Gameluche érigé sur un socle de rochers en pleine mer si bien que l'accès n'est possible qu'à marée basse ; dès l'arrivée du narrateur dans cet enfer, les scènes érotiques les plus cruelles vont se succéder à un rythme inouï. Lors de la ré-édition de ce texte, André Pieyre de Mandiargues écrit dans son introduction : " Chez moi (puisque c'est de l'auteur de L'Anglais dont il est question) comme chez de nombreux écrivains d'origine protestante, Français du XVIe siècle ou Anglo-Saxons du XIXe principalement, je sais bien qu'une certaine érotomanie et un certain puritanisme font un singulier mélange où les deux constituants, qui mutuellement s'exaltent, sont en contraste moins vif qu'on ne penserait. Au fond de la plupart de nous, dans des caves que beaucoup je le reconnais, savent tenir fermées, le sadomasochisme fait étinceler des feux de joie qui célèbrent les noces spirituelles du salut et de la damnation"
C'est l'ouvrage le plus "abominable" (c'est le qualificatif employé par l'écrivain lui-même) de l'œuvre d'André Pieyre de Mandiargues.
La littérature érotique, si elle dispose d'un volet pour des textes d'inspiration sado-masochiste, englobe également de nombreuses autres catégories où le corps est exalté et réjoui dans des dimensions festives que l'écriture peut servir admirablement.
C'est pourquoi la littérature érotique, à penser sous forme de catégories, constitue un genre délicat et complexe.
Décider d'éditer un texte érotique, c'est faire un choix conscient dans le champ des désirs. Pas facile !


La photo qui illustre cet article est signée Man Ray.
A lire : Récits érotiques et fantastiques, de André Pieyre de Mandiargues (Auteur), sous la direction de Gérard Macé et Sibylle Pieyre de Mandiargues, Collection Quarto Gallimard, 2009.

15.12.2008

Lecture d'un manuscrit

images.jpgLe matin, quand un éditeur entre dans son bureau, la première chose à faire c'est de lire les manuscrits reçus. Ce n'est pas moi qui suis à l'origine de ce propos, mais un grand éditeur aujourd'hui disparu, Jérome Lindon. Il disait cela. J'ai travaillé avec nombre d'éditeurs qui aujourd'hui ne sont plus aux commandes des maisons d'édition, et qui agissaient ainsi. Ils lisaient les manuscrits de bon matin dans leur bureau.
Lire un manuscrit, c'est le parcourir en diagonale immédiatement pour s'imprégner du sujet, du rythme de la phrase et observer s'il y a lieu d'aller plus loin. C'est un travail que l'on fait vite au fil du temps, parce qu'on a appris à le faire. L'éditeur soudain découvre une perle rare... alors là, il reprend sa lecture, d'un œil exigeant en se posant la question qui fait frémir tous les auteurs : si je fais un livre avec ce manuscrit, vais-je trouver des lecteurs pour me l'acheter ? Vais-je donc le vendre ? Un éditeur avec qui je bavardais il y a deux jours évoquait sur un ton morose et découragé les 40% de retours de livres qu'il subissait chaque mois. A méditer...

Les auteurs sont nombreux à m'envoyer chaque mois des manuscrits en me demandant de les lire. Sans réaliser que ce travail de lecture est un service offert, sans contrepartie. Mais je poursuis ce dialogue considérant que cela fait partie du métier d'éditeur. Parmi la vingtaine de manuscrits qui arrivent dans ma boîte aux lettres électronique (je ne donne plus mon adresse postale !) chaque semaine, les vies fictives ou réelles viennent me rappeler régulièrement combien l'écriture est une nécessité pour maintenir l'état d'existence. Il y a de temps en temps des bonheurs, mais il y a surtout de belles rencontres qui se forgent à travers des phrases, des mots. Car souvent la lecture d'un manuscrit donne lieu à un travail littéraire plus important que nous demandent les auteurs avant de passer à une phase d'édition et c'est là que le travail devient passionnant !